Il arrive parfois, en prenant un chemin inverse, que l’on ne reconnaisse pas un lieu pourtant bien familier. Notre attention a ses boussoles, un certain genre d’orientation. Mais il suffit de peu de chose, une petite bascule pour que notre interprétation du réel change du tout au tout : là où l’on voyait concret surgit une autre dimension, plus abstraite.
Un livre obéit aussi à cette manoeuvre. Il peut être un simple objet, une sculpture de papier avec des strates qui sont des feuilles. Il peut être aussi une histoire avec ses personnages, ses rythmes, ses rebondissements, ses descriptions, ses couleurs, ses émotions particulières. Enfin, il peut être également ce qui demeure entre les lignes, suggéré, à peine évoqué : ce que l’auteur à cherché à dire, sans dire.
Par un simple geste, celui de renverser l’image de 90°, cette installation photographique cherche la ligne d’horizon à travers le pli de la double-page. Chaque livre en propose une variation, il n’y a plus de mots, que des pages vierges, qui cherchent à dire le silence.
L’infini est quelque chose de tout près et de lointain. C’est quelque chose qui s’éloigne à mesure qu’on s’en approche, et c’est quelque chose d’intime, que l’on porte au fond de soi. Comme un morceau d’absolu, indéfiniment, un morceau d’abîme, aussi.
Christian Bobin, une petite robe de fête
« Vous ouvrez le livre le vendredi soir, vous atteignez la dernière page un dimanche dans la nuit. Après il faut sortir, retourner dans le monde. C’est difficile. C’est difficile d’aller de l’inutile, la lecture, à l’utile, le mensonge. Au sortir d’un grand livre vous connaissez toujours ce fin malaise, ce temps de gêne. Comme si l’on pouvait lire en vous. Comme si le livre aimé vous donnait un visage transparent - indécent : on ne va pas dans la rue avec un visage aussi nu, avec ce visage dénudé du bonheur. Il faut attendre un peu. De vos lectures vous ne retenez rien, ou bien juste une phrase. (…) Des heures et des heures de lecture pour cette légère teinture de l’âme, pour cette infime variation de l’invisible en vous, dans votre voix, dans vos yeux, dans vos façons d’aller et faire. ».
INFINITES color photographs, variables formats, 2022
It sometimes happens, by taking the opposite path, that one does not recognize a place that is nevertheless very familiar. Our attention has its compasses, a certain kind of orientation. But it only takes a little, a small shift for our interpretation of reality to change completely : where we saw the concrete, another dimension, more abstract, arises.
A book also obeys to this maneuver. It can be a simple object, a paper sculpture with strata which are leaves. It can also be a story with its characters, its rhythms, its twists, its descriptions, its colors, its particular emotions. Finally, it can also be what remains between the lines, suggested, barely mentioned : what the author sought to say, without saying.
By a simple gesture, that of reversing the image by 90°, this photographic installation seeks the horizon line through the fold of the double-page. Each book offers a variation, there are no more words, only blank pages, which seek to say silence.
Infinity is something near and far. It's something that recedes as you approach it, and it's something intimate, that you carry deep inside yourself. Like a piece of absolute, indefinitely, a piece of abyss, too.
Christian Bobin, a little party dress
"You open the book on a Friday night, you reach the last page on a Sunday night. Then you have to go out, go back into the world. It's difficult. It's hard to go from the useless, reading, to the useful, lying. Coming out of a great book you always know this fine discomfort, this time of embarrassment. As if we could read you. As if the beloved book gave you a transparent - indecent face : you don't go out into the street with such a bare face, with this bare face of happiness. You have to wait a bit. From your readings you retain nothing, or just a sentence. (…) Hours and hours of reading for this slight tint of the soul, for this tiny variation of the invisible in you, in your voice, in your eyes, in your ways of going and doing. »
| Karine Portal |
Infinis - photographies - formats variables - 2022 |